L’Oralité en Afrique

le baobab
baobab

Ce texte sur « l’Oralité en Afrique » est un cours que j’avais écrit en 2002 pour le Module « Les Archives pour qui ? Pourquoi ? » des cours en ligne du Portail International Archivistique Francophone (PIAF)

« En Afrique un vieillard qui meurt c’est une bibliothèque qui brûle », disait Amadou Hâmpaté Bâ, écrivain malien (1900-1991), ex-membre du Conseil Exécutif de l’UNESCO, qui à travers ses différents ouvrages consacrés à la tradition et aux civilisations africaines, s’est rendu célèbre grâce à son combat inlassable au service des cultures orales et du dialogue entre civilisations.

En Afrique les vieillards et les griots étaient chargés des témoignages oraux et de la transmission de la mémoire des lignées. Ils jouaient ainsi un rôle déterminant dans l’éducation des jeunes en leur racontant les gloires et les bienfaits de leurs ancêtres, une manière de les mettre en garde contre certains comportements et attitudes, qui seraient indignes de leurs personnes en tant que descendants de lignées notables. Pendant les différentes conquêtes entre les royaumes africains ou entre ceux-ci et les armées des colonies occidentales[1], ce sont les griots qui se mettaient au devant de la scène et battaient les tam-tams[2], chantaient des louanges des combattants, ce qui leur donnait du courage, de la motivation et une réelle volonté de combattre l’adversaire. Cela étant, les griots étaient considérés comme des intouchables sur les champs de bataille. Aucun combattant des deux camps n’avait le droit de les tuer ou de les blesser, c’est un peu l’exemple des journalistes reporters d’aujourd’hui qui assurent la couverture médiatique des guerres et qui, sauf erreur parfois bénéficient de protection.

Selon la communication de Raphaël Ndiaye au sujet de la « Tradition orale : de la collecte à la numérisation », lors de la conférence de l’IFLA Council and General du 20 au 28 août 1999 à Bangkok : « la tradition orale représente la somme des données qu’une société juge essentielles, retient et codifie, principalement sous forme orale, afin d’en faciliter la mémorisation, et dont elle assure la diffusion aux générations présentes et à venir »[3].

La tradition orale occupe ainsi une place importante dans l’histoire africaine, comme le soulignait Amadou Hâmpaté Bâ : « la tradition orale est au cœur de l’histoire de l’Afrique, de l’héritage de connaissance de tous ordres patiemment de bouche à oreille et de maître à disciple à travers les âges ».

Cette affirmation d’Amadou Hampâté Bâ encore appelé « Amkoullel » ou « l’enfant peul[4] » est d’autant plus vraie, dans la mesure où, l’histoire de l’Afrique Occidentale Française[5] (AOF) a pour l’essentiel été écrite à partir des sources orales transmises par les indigènes[6].

Par ailleurs, le souci de connaître l’histoire des peuples et des sociétés sans écriture qui a présidé à la recherche anthropologique et ethnologique a bien conduit à la collecte de la tradition orale en tant que matériau essentiel à cette démarche. Ce souci s’est renforcé avec l’expansion des puissances occidentales dès qu’elles se sont engagées dans la conquête coloniale. Il s’est agi pour elles de mieux connaître les sociétés conquises ou à conquérir, à la fois pour assouvir une saine curiosité intellectuelle voire scientifique, mais aussi pour mieux asseoir les fondements de leur domination.

Ainsi, dès 1935, le Gouverneur Général de l’AOF pose la question de la collecte des archives orales. Celle-ci fut effectuée sous la direction de la première archiviste de l’AOF Marguerite Verdat[7]. La collecte des sources orales s’est effectuée à partir des témoignages oraux (des vieillards et griots), des récits de vie de l’histoire orale, des discours, des conférences, des tables rondes, des émissions audiovisuelles, des enregistrements sur bande magnétique, de notation écrite, de publication de recueils, de textes oraux, ou de l’exploitation de tous ces éléments au plan de la recherche.

L’Institut Fondamental d’Afrique Noire (IFAN) de Cheikh Anta Diop[8] dispose d’un département « islamologie », constitué pour l’essentiel des archives sonores et dont la collecte a été faite à partir des sources orales auprès de certaines familles de marabouts[9] du Sénégal.

Typologie des traditions orales :

Honorat Aguessi dans son œuvre : la tradition orale, source de la littérature contemporaine en Afrique[10] distingue cinq domaines dans la tradition orale :

–   Le premier concerne les contes, les proverbes, les dictons, les chansons, les paraboles, les saynètes (légendes), les légendes, les devises de famille, les histoires de familles et de villages. Il s’agit de la catégorie des traditions orales qu’une culture populaire moyenne secrète et qui concerne notre vie quotidienne, ainsi que les facteurs indispensables de la socialisation de l’individu ;

–   Le deuxième domaine est celui de la toponymie et de la l’anthroponymie avec les litanies de familles, de personnes ou de groupes familiaux dont l’histoire est liée à la création de tel ou tel lieu, ainsi que la désignation des lieux ;

–   Le troisième domaine est celui de l’art et de l’artisanat, des danses, des instruments de musique, des costumes, de la cuisine, de la peinture, du théâtre, de la vannerie, de la poterie, des bas reliefs ;

–   Le quatrième domaine est celui de la phytothérapie et de la psychothérapie, c’est à dire le champ de la pharmacopée et des guérisseurs ;

–   Le cinquième domaine est celui des mythes et des éléments culturels véhiculés par les récits et rituels religieux, le langage des tambours culturels et des langues rituelles ou de couvent, qui sont à prospecter cependant avec patience et minutie.

Problèmes liés aux archives orales :

Les archives orales posent essentiellement des problèmes liés à l’authenticité des sources. Autrement dit, on ne peut pas toujours être sûr de la fidélité des propos rapportés par des témoins du passé (vieillards ou griots) et dont on ne sait pas non plus les réelles motivations. Ce manque de fidélité dans la transmission de la tradition orale est en fait, beaucoup plus fréquent chez les griots que chez certains vieillards africains. En effet, les griots sont souvent habités par des sentiments de vouloir rendre l’histoire de la manière la plus belle possible, sans pour autant se soucier de la véracité des faits. Cela est motivé la plupart du temps, par un besoin de faire plaisir et de ne pas vexer ou par des intérêts pécuniaires comme des cadeaux que pourraient leur offrir la ou les familles dont on raconte l’histoire « embellie » des ancêtres.

Cela emmène Amadou Hâmpaté Bâ à affirmer que : « ce qui est en cause derrière le témoignage lui-même, c’est bien la valeur de l’homme qui témoigne… Or, c’est dans les sociétés orales que non seulement la fonction de la mémoire est la plus développée, mais que le lien entre l’homme et la parole est le plus fort. Là où l’écrit n’existe pas, l’homme est lié à sa parole, il est engagé par elle. Il est sa parole, et sa parole témoigne de ce qu’il est ».

C’est donc dire que la parole est un élément fondamental dans la transmission de la tradition orale. Car le savoir est comme une source de lumière qui est en l’homme, comme le soulignait Thierno Bokar – maître spirituel d’Amadou Hâmpaté Bâ –, « le savoir est une lumière en l’homme. Il est l’héritage de tout ce que les ancêtres ont pu connaître et qu’ils ont transmis en germe, tout comme le baobab[11] est contenu en puissance dans sa graine ».

Cela étant, parmi les véritables difficultés des archives orales en matière de collecte, on distingue :

–   La transcription des sources avec tout ce que cela comporte comme subtilité du langage, de la linguistique, de la sémantique, de la syntaxe et de la grammaire ;

–   Le coût de la transcription (surtout pour les pays du tiers monde comme le Sénégal par exemple). Car, la transcription coûte cher, ce qui fait que les services d’archives rencontrent souvent des difficultés de budget pour financer le travail de transcription. Cela entraîne des retards dans le traitement des sources orales collectées. On peut donc mettre trois mois, voire plus à transcrire ce qui est collecté en un mois ;

–   Manque de fidélité dans la transcription, avec parfois des silences sur certains faits historiques ;

–   L’absence totale de chronologie dans la tradition orale (en Afrique surtout). La tradition orale africaine ignore en effet la chronologie. Pour la datation de certains faits du passé, on procède souvent par la méthode approximative[12]. Ainsi, on peut prendre par exemple, une année où les récoltes étaient abondantes pour dater un événement, ou au contraire, une année où celles-ci étaient mauvaises à cause d’un manque de pluie. A partir de ce moment, on constate qu’il n’existe pas de chronologie précise dans la tradition orale africaine.

En conclusion, on peut dire que les sources orales permettent de conserver le patrimoine et la tradition culturelle d’un peuple. Ceci a été vite compris par le premier Président du Sénégal indépendant Léopold Sédar Senghor, qui au lendemain de l’accession du Sénégal à la souveraineté internationale en 1960 appela au développement de la culture avec sa célèbre phrase, « la culture est au début et à la fin du développement ».

 


[1] L’exemple du royaume du Cayor dont le roi était Lat Dior Ngoné Latyr DIOP, considéré comme héros national du Sénégal, qui s’était opposé contre l’installation de la voie ferrée entre les différentes provinces sénégalaises en 1886.

[2] Instrument de musique similaire au tambour.

[4] Ethnie africaine qu’on trouve au Sénégal, au Mali et au Niger.

[5] Créée par le décret du 16 juin 1895 et dont la capitale fut Saint-Louis du Sénégal.

[6] Les sujets qui n’avaient pas le statut de citoyen dans les territoires d’Outre mer.

[7] Archiviste-Paléographe, en poste aux Archives de l’AOF au Sénégal de 1945 à 1948.

[8] Du nom d’un grand savant sénégalais, qui établit une parenté linguistique entre l’Afrique et l’Egypte.

[9] Chefs religieux ou de confrérie.

[10] La tradition orale, modèle de culture. La tradition orale, source de la littérature en Afrique. Dakar : Nouvelles Editions Africaines, 1984, pp. 44-54.

[11] Arbre gigantesque qui pousse dans les pays africains.

[12] En se référant souvent à certains événements marquants une période de telle ou telle année et dont la portée historique est plus ou moins significative.

8 réponses

  1. Ababacar Sadikh SECK
    Ababacar Sadikh SECK à | | Écrire une réponse

    Bel article sur l’oralité… Je me permets de l’imprimer afin de le lire et relire !

  2. SOW
    SOW à | | Écrire une réponse

    fantastique merci

  3. perval koffi
    perval koffi à | | Écrire une réponse

    je ne l’ai pas encore lu mais je pense qu’on a toujours des intérêts à en savoir plus des modalités de la culture africaine, surtout de ce qui fait la particularité de celle-ci. je veux parler de l’oralité.

  4. georges ndecky
    georges ndecky à | | Écrire une réponse

    merci beaucoup pour
    cet article qui me permet de support dans mon travail de recherche

  5. maurice
    maurice à | | Écrire une réponse

    tres bon texte

  6. Charles le Bon Yaboul BANWAME
    Charles le Bon Yaboul BANWAME à | | Écrire une réponse

    D’entrée, nous tenons à exprimer nos vives gratitudes au Professeur Diéye pour avoir mis du feu à tout bois en vue de se prononcer sur cette problématique des sources orales.
    Quoiqu’on dise, les sources orales demeurent des matériaux de reconstitution de l’ histoire de nos civilisations, surtout celles de notre chere Afrique et de ce fait nous sommes tenus par amour à notre patrimoine collectif qui mérite d’être préservé, de leur accorder une importance capitale.
    C’est à nous Africains qu’il incombe donc la responsabilité de promouvoir la tradition orale qui fait notre force. Quoiqu’on dise, nous avons une histoire dont la tradition orale est dépositaire. L’ Afrique, notre chère Afrique n’est donc pas « ahistorique » comme d’aucuns l’affirmaient. « Nul n’a le droit d’effacer une seule page de l’histoire d’un peuple car un peuple sans histoire, est un monde sans âme » comme le dira Alain Foka de RFI et à Charles le Bon BANWAME de renchérir : »Nous Africains, avons bel et bien une Histoire et par conséquent, Nul n’a le droit de minimiser notre chère Afrique, car faire l’histoire sans elle revient à dire des histoires « .

  7. Chrétien
    Chrétien à | | Écrire une réponse

    Merci.
    L’article m’a beaucoup inspiré pour une partie de ma thèse de doctorat en sciences de l’information e communication(UCLOUVAIN-BELGIQUE)
    merci

  8. Sall
    Sall à | | Écrire une réponse

    voilà un article qui peut nous servir de guide nous jeunesse africaine. On apprécie beaucoup.

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